19 février 2006

finalement

Egon Schiele

Voix qui m’attire du dehors et plonge au-dedans de moi. Cri prolongé et sourd abolit les distances. Soudain ressentit l’insensibilité de la mort quand le souvenir s’abat après m’avoir frôlé. Au dehors on joue ignorance et mépris la grande ronde du temps qui s’accomplit. Dehors par la fenêtre fermée on passe. On se passe le temps dehors le temps que passe quelques temps à marcher dehors avant de rentrer par où tout à l’heure on était sorti. Le temps toujours sur le point de s’achever ne cesse pas de finir d’arriver – voilà l’histoire ; un temps à pas traîner dehors.

Sous les cris on peut voir les corps. Et les compter ce n’est pas suffisant. Il en manquera sans doute toujours et ça n’en finit pas – le décompte. Capitulés dans l’instant. Je voudrais entendre ce que les cris taisent encore. Cachent dans le noir de leur bouche. Je suis là qui attend et personne. Quand viendra le moment de me trouver les gens seront tous là où je ne suis pas – penser juste surtout ne pas s’écarter des évidences. Je ne suis pas là pour qu’on me cherche – me trouve. Mais entendre et penser juste le silence que les cris recouvrent pour ne pas qu’on l’entende.

L’évidence capitulée elle aussi parce que les cris dans le noir crachent aussi le silence où je me vautre. Vautré entièrement comme je le peux. Comme ça. Pourquoi ne pas moi aussi descendre et résigné. Pourquoi ne pas aussi. Et puis mêler mes dents aux cris du dehors fondre le dedans de toutes choses au dehors du temps. Ne plus penser au juste les évidences exécutées. Dans la ronde fermer la bouche et achever le cercle des cris et. Achever tout pour qu’enfin. Mais ça n’en finit pas – parce qu’encore je suis encore. La voix qui m’entend.

Le dedans qui rien n’efface jamais sans que tout dehors s’abolisse. Celui que tout afflige. Duquel je tombe. Alors ne pas se croire arriver. Ne pas cesser d’en finir d’arriver moi aussi. Moi non plus. Ne pas arriver à finir encore. J’ai urgence à taire ce dont patiemment on nous charge. Comme par exemple l’usage des verbes. Encore. Je suis l’urgence du temps. Je suis encore.

Je suis disparaître et revenir.

15 décembre 2005

gestes




Méditation (mime de Etienne Decroux) par Steven Wasson

L'orage chasse le ciel d'un geste assuré. Envahit le reste - ça fait du bruit entre deux éclats de verre, et parfois : du silence.
(...)
On n'arrête pas de s'exprimer. On s'exprime sans arrêt, par à-coups et maladresses ; et on n'arrête personne de s'exprimer, jamais. En vérité ceux qui parlent de silence entre les gens se trompent. Le silence c'est pas ce qui glisse entre les gens, c'est peut-être ce qui sépare les paroles, des gestes. Vois comme à chaque geste, correspond un silence.


14 décembre 2005

en plein jour

Klee, Arrow in the garden

Tu sais au grand jour combien la force d’attendre faiblit et se disperse. Je voudrais parler droit et vider de tous les mots le poids avec lequel ils accablent les autres, retirer ceux qui ne portent pas les autres ; mais je ne vois pas clair en plein jour. Et je ne sais pas vraiment entendre non plus. Et je voulais trouver comme une ligne droite et vide entre moi et le reste, mais dans ses courbes elle m’a recueilli, et nourri ; et j’ai oublié ce qui m’a fait parler – et nommer ; ainsi sont les choses.

12 décembre 2005

Perdre



Man Ray, Anxiety, 1920
Perdre - laisser faire le désordre, décembre. Je n'ai vu sur rien, encore et encore, ni personne. Et je crois encore au froid, aux caresses qui s'échappent avec l'ombre. Par une voix qui passe, on voudrait s'étrangler au seul fruit que la nuit nous défend ; au matin qui ne pardonne pas. Errante sur les naïves pensées, la main court le long de son dos, et grave le souvenir à venir, d'un instant cédé au silence - à l'éveil effacé. Comme un morceau de légende en deçà des mensonges, je laisse tomber le poignet sur le matin qui passe. Et dans les draps froissées d'aubes éteintes, j'ai reconnu ta voix, où décembre, et me perdre.

10 décembre 2005

fatigue du matin ("sculptée aux fins du rêve")

clair de terre

D’or cru la terre est remplie comme d’un long manteau qui s’échappe et s’effiloche et je ne sais tant j’ai froid si tout est vide – ou seulement lisse, et le vent pique au bout de mes doigts la couleur rose qui leste tout ici bas d’un poids de miracle – que ton souhait est de me voir dormir et l’ennui combien l’ennui est plein de cette couleur aussi – couleur de neige épaisse, de terre âcre ceinte de mes pas monotones comme le revers d’une médaille effacée – et couleur plus aube encore que tous les voiles du monde et claire et transparente la lune sous le clair de terre cachée et recouverte – et dans tes yeux et sur ton cou il n’y a pas de bijoux ; mais les parjures au silence ; à la couleur cru de l’or qui se tait devant tes mains.

05 décembre 2005

recommencer


Michaux, Sans titre, 1959

- Quand êtes-vous déjà mort?

Y avait cet endroit dans ma tête qui ressemblait à l'idée que je me fais de la vie, souvent, quand il commence à faire nuit.
Je crève d'envie d'y être. Crève d'envie. Donc : souvent. A chaque fois que.

- Qu'est-ce qui vous fait lever le matin?

Le sursaut. Le mal dans la mâchoire qui me remonte dans la tête.
Je dors les dents serrées.

- Que sont devenus vos rêves d'enfants?

Des souvenirs d’enfants

- Qu'est-ce qui vous distingue des autres?

Je commence ma journée vers une heure du matin. Je connais très peu les autres.

- Vous manque t-il quelque chose?

Tout.

- Pensez-vous que tout le monde puisse être artiste?

Être artiste, c'est pas une fonction.

- D'où venez-vous?

M'en souviens pas.

- Jugez-vous votre sort enviable?

J'ai pas de sort.

- A quoi avez-vous renoncé?

A aller dormir en disant des trucs comme "faut que je sois en forme pour demain".
A avoir des feuilles de salaires aussi.

A cotiser pour la retraite, tout ça.

- Que faites-vous de votre argent?

Je fais disparaître l'argent qu'on me donne.

- Quelle tâche ménagère vous rebute le plus?

Les cheveux dans le lavabo ou dans la douche - les cheveux qui tombent.

- Quels sont vos plaisirs favoris?

Marcher au milieu de la nuit quand "les autres" dorment parce qu'ils doivent être en forme le lendemain.
Regarder un peu de la vie qui passe sans eux.

Respirer.

- Qu'aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire?

Un an de plus, ou de moins.

- Citez trois artistes vivants que vous détestez.

Un chanteur de Variété (disons Obispo) pour tout ce que le statut d'artiste dégouline de lui dans les yeux des "autres".

Jean Pierre Jeunet pour la vie en boîte de conserve qu'il rassemble méticu­leusement dans des images qui font "rêver" les "autres" (les mêmes), la nuit, quand il faudrait marcher retrouver un peu l'air, la respirer pendant qu'il est encore temps.

Jacques Chirac

- Que défendez-vous?

Mes heures.

- Qu'êtes-vous capable de refuser?

Un peu de tout.

- Qu'avez-vous été capable de faire par amour?

Dormir tôt.

- Que vous reproche t-on?

Dormir tard.

- A quoi vous sert l'art?

A rien. A faire remuer les choses, les êtres.

- Rédigez votre épitaphe?

Pas d'épitaphe. Je meurs pas.

- Sous quelle forme aimeriez-vous revenir?

Recommencer.

Questionnaire de Sophie Calle et Grégoire Bouiller

l'échec de la nuit

Rothko : Red
Mais il bougera peut-être un jour, le poids de la nuit – il se déplacera sur les villes, et on lèvera les yeux au ciel : oui – on le verra parcourir des pans de ciel, et dans le noir de la rue, on cessera pour un peu de croire au jour qui se prépare ; le poids de la nuit peu à peu ravi, comme une vulgaire mortelle : et puis soudain écroulé sur nous tous, dans un souffle coupé à la lame – comme une vague de fond échouée.


03 décembre 2005

have a nice day

Nous étions quelque part entre midi et minuit, et partout le soleil s’était couché, alors il ne fallait rien comprendre - et puisqu’on était là, que la ville s’était creusée comme une plaie, il fallait marcher, de Montorgeuil jusqu'à plus loin, ouvrir cette nuit en deux et se la partager, jusqu’à ce que le corps prenne ce goût, le goût du froid sur les lèvres, la couleur du noir et du blanc qui fait tout disparaître, sauf le noir, et sauf le blanc sur son visage et tout contre sa voix, la buée qui s’échappe, qui s’en va.